Chronique sur Des cannibales – Des coches de Michel de Montaigne

Avertissement : Cette chronique, très ironique, reprend les traits de celles de « La drôle d’Humeur de Paul Mirabel » sur France Inter.
Elle est ainsi remplie d’autodérision et d’ironie.
Bonne lecture !

Michel de Montaigne (1533-1592) philosophe (Artiste Francois-Seraphin Delpech) Crédits : The Print Collector – Getty

Il faut dire qu’entre le froid de l’hiver et les nouvelles mesures sanitaires, ma lecture de Montaigne n’a pas été des plus aisées.
En effet, la première lecture est rude ; la découverte de ce langage et l’imperméabilité apparente des références m’ont quelque peu découragé.

Il faut tout de même rappeler que Montaigne est un homme très cultivé du XVIe siècle, et cette simple caractéristique pose à elle seule deux problèmes majeurs.
En effet, je suis un jeune homme du XXIe siècle avec un bagage culturel très limité et une addiction aux réseaux sociaux très prononcée.
Ainsi, en ouvrant la première page du livre, plein d’entrain et de volonté, je fus immédiatement frappé par le langage châtié que l’auteur semblait utiliser.
Après une vingtaine de relectures et les 12 premiers mots assimilés, j’avais saisi quelques informations, mais vint alors un deuxième problème : celui de la compréhension. Je ne me pensais pas particulièrement cultivé, mais mon amour propre aurait voulu que je reconnaisse au moins une référence parmi les dizaines de noms cités à la volée par Montaigne.
Une claque d’humilité et ces deux problèmes de côté, la lecture pouvait réellement commencer.

Compte tenu de mon premier contact assez désastreux avec son œuvre, je me reconnus instantanément quand Montaigne dit :

Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage.

Essais, I, 31, Des Cannibales de Michel de Montaigne

En effet, quand Villegagnon a colonisé la « France Antarctique », il se trouva face à des façons de faire et des usages qui n’étaient pas coutume dans son pays. En particulier le cannibalisme. Mais la question que pose Montaigne est de se demander si l’on peut vraiment les qualifier de barbares, et, si oui, à partir de quel référentiel.

L’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde (San Salvador) en 1492 (gravure de Theodore de Bry)

J’étais dans la même situation que lui.
Près du feu, une tisane à la main, j’essayais de juger un livre en toute apparence opposé à ma culture avec une sagesse suffisante pour ne pas classer ces mots comme barbares et les envoyer brûler dans ma cheminée.

J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent.

Essais, I, 31, Des Cannibales de Michel de Montaigne

J’étais tout de même curieux de découvrir la sagesse de cet auteur que toute la critique semblait encenser. Mais mon intellect ne pouvait assimiler ce que ma curiosité me poussait à dévorer. « Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent. ». Alors, voulant résumer ce que j’avais compris de ma lecture à la fin de chaque journée, je me trouvais dans l’incapacité d’écrire quoi que ce soit.

Robinson Crusoe et ses animaux (1874) Crédits : Inconnu (Source : Wiki)

Robinson était stupéfait et jaloux de voir comme Vendredi avait l’air d’être heureux et de s’amuser sans lui ! À quoi donc servaient tous les travaux et toutes les obligations qu’il s’imposait chaque jour ?

p91 – Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier

Je me sentais moi aussi exclu de toute cette sagesse que je n’arrivais pas saisir. À quoi bon essayer jour après jour de s’y astreindre si je n’arrive pas à en tirer les enseignements ?

La valeur et le prix d’un homme résident dans son cœur et dans sa volonté ; c’est là que réside son honneur véritable ; la vaillance, c’est la fermeté, non des jambes et des bras, mais du courage de l’âme ; elle ne consiste pas dans la valeur de notre cheval ni de nos armes, mais dans la nôtre.

Essais, I, 31, Des Cannibales de Michel de Montaigne

On peut lire cette phrase comme on le souhaite, mais c’était désormais trop pour moi. Un mois après le début de ma lecture, je n’avais pas assez avancé. Sans plus de remords, je décidais d’abandonner l’approche sage et fraternelle, Les Essais étaient désormais mes barbares de l’hiver et les résumés détaillés, mes alliés. Si « la valeur et le prix d’un homme résident dans son cœur et dans sa volonté », ma volonté de ne pas rater un DST surpassait largement celle de l’éthique ou « du courage de l’âme ». Je pris alors un détour pour comprendre et mieux apprécier cette œuvre. Et ça a marché ! Aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai beaucoup apprécié la suite de ma lecture.

Ne sachant pas comment poursuivre cette chronique, je vous propose de partager avec vous, cher auditeur, les citations et réflexions qui ont surgi durant ma lecture :

J’accompagnais ma lecture des Essais d’écrits sur la permaculture et la nature. Alors certains parallèles ont été assez frappants, comme par exemple les citations suivantes ;

Je trouve qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation [l’autre monde, que Villegagnon a nommé « France Antarctique », c’est-à-dire le Brésil].
Ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que la nature a produits.

Essais, I, 31, Des Cannibales de Michel de Montaigne

Nous les pouvons appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

Essais, I, 31, Des Cannibales de Michel de Montaigne

Les pesticides, les insecticides et maintenant les OGM, n’apprenons-nous vraiment rien du passé ? En voulant toujours moins de diversité, en jugeant certaines herbes comme mauvaises sans nous rendre compte qu’elles fixent l’azote du sol et permettent la croissance des annuelles, n’avons nous pas reproduit les mêmes erreurs qu’en France Antarctique ?
D’abord en jugeant avec très peu de recul des écosystèmes qui étaient déjà présents bien avant l’invention de la monoculture, comme Villegagnon et le peuple de la France Antarctique.
Et ensuite, en ne pouvant admettre que la barbarie dont nous faisons preuve en détruisant ces écosystèmes est bien plus néfaste que les mauvaises herbes que nous nous efforçons de dompter. Cela met en lumière la très faible étendue de notre savoir. Mais je ne saurais mieux l’exprimer que la citation ci-dessous :

Nous n’allons point, nous rôdons plutôt, et tournoyons çà et là. Nous revenons sur nos pas. Je crains que notre connaissance soit faible en tous sens, nous ne voyons ni guère loin, ni guère arrière ; elle embrasse peu et vit peu, courte en étendue de temps et en étendue de matière.

Essais, I, Des Coches de Michel de Montaigne

La définition du confinement était déjà dans les essais de Montaigne depuis bien des années !

Comment assouvissait-il des envies qui croissent à mesure qu’elles se remplissent ? Qui pense à prendre, ne pense plus à ce qu’il a pris. Rien n’est plus propre à la convoitise que l’ingratitude.

Essais, I, Des Coches de Michel de Montaigne

C’est assez similaire à ce que la nouvelle génération semble redécouvrir grâce à la montée en popularité du bouddhisme. Comment assouvir des envies qui croissent à mesure qu’elles se remplissent ? Une des réponses que l’on pourrait donner serait de faire le choix de l’austérité et de l’abstention. Mais quand une partie de l’humanité semble faire le choix de la sagesse, l’autre partie ne fait que renforcer son addiction à des cycles de la récompense infinis. Je n’aime pas me l’avouer, mais je fais partie de cette deuxième partie.

Les gens ont tort de dire qu’untel « craint la mort », quand on veut dire qu’il y pense et qu’il la prévoit. (…) Considérer et apprécier le danger, c’est plutôt le contraire d’en être bouleversé.

Essais, I, Des Coches de Michel de Montaigne

Je pense être bouleversé par ma mort. Si considérer veut dire prendre en considération, je ne pense pas avoir le courage d’apprécier ce que ce danger représente. Je pense que seules les personnes très braves ont le courage de considérer leur propre mort. Je préfère pour l’instant la craindre et l’ignorer.

[I]l faut se garder de s’attacher aux opinions courantes, et juger en suivant la voix de la raison, sans écouter la voix commune.
Or je trouve pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de sauvage dans ce peuple, d’après ce qu’on m’en a dit, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas dans ses coutumes (…).

Essais, I, Des Coches de Michel de Montaigne

J’essaye d’appliquer cette philosophie tous les jours de ma vie. Prendre du recul, élever sa pensée et exposer ses idées…

Rien n’imprime si vivement quelque chose à notre souvenance que le désir de l’oublier.

Essais, II XII, p. 236 de Michel de Montaigne

Alors si c’est ce qu’il faut ! J’y tacherai !
Non. Plus sérieusement, comment pourrais-je finir cette chronique autrement qu’avec la pointe que Montaigne écrit à la fin du chapitre « Des Cannibales », qui rappelle son indignation et le ridicule avec lequel on critique la tenue des Indiens ?

Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses.

Essais, I, 31, Des Cannibales de Michel de Montaigne


2 réponses à “Chronique sur Des cannibales – Des coches de Michel de Montaigne”

    • Bonjour,
      Oui, effectivement, j’ai préféré laisser cette appréciation vierge, car je ne me sens pas en mesure de noter un tel auteur…
      Bonne journée,
      Eliott

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